Xabi Molia – Entretien Février 2012

xabi molia 031011Bertrand/ 8 fois debout est un duo où les deux personnages se croisent, tous les deux paumés, d’entretiens en entretiens, de galères en galères, ce film est le reflet de notre société, où les “puissants” dominent les autres et où les plus pauvres n’en finissent plus de galérer. Voyez vous ce film comme un film politique, militant ?

Xabi Molia/ Un film est toujours politique, qu’on le veuille ou non. Bien sûr, je me méfie des films à thèse, dans lesquels il y a souvent plus de « vouloir-dire » que de cinéma. Si on veut lutter contre les inégalités dans le monde, pas sûr que le meilleur moyen d’y parvenir soit de prendre sa caméra. Mais je n’exclus pas pour autant, même si le terme fait un peu froid dans le dos, l’idée d’un film « militant » : s’efforcer de rendre visible quelque chose qui nous concerne tous, c’est militer à sa façon. Militer pour une image plutôt qu’une autre, militer pour faire exister un regard, pour une forme.

Pour un premier film vous avez pu vous entourer d’acteurs de grande classe, comment s’est passé la rencontre avec Denis Podalydes et Julie Gayet, ont-ils été vite convaincu par cette histoire humaine et sociale ? Ont-ils participé à la création de leurs personnages respectifs ?

Julie Gayet, je l’avais rencontrée sur un court-métrage que nous avions fait ensemble, et qui a été le point de départ de ce film. Le long-métrage, je l’ai écrit pour elle, à partir d’elle, et elle m’a aidé à préciser certains dialogues, à travailler en amont sur le rythme du film, en permutant certaines séquences, par exemple. Son investissement était total. Denis est arrivé un peu plus tard sur le projet, mais j’ai ajusté le scénario en fonction de lui, à partir de ce que je devinais de lui. Les acteurs recréent toujours leurs personnages, parce qu’ils se les approprient. Ce peut être accidentel ou délibéré, le fruit de discussions sur le plateau ou d’une trouvaille subite. Mais j’aime qu’ils me dépossèdent.

Le film fait penser aux frères Dardenne, ceux ci sont-ils une source d’inspiration ? Ou avez vous d’autres modèles ?

Oui, Rosetta m’a bien sûr inspiré. C’est un film très marquant, très fort, qu’on parle de la précarité ou pas. Je pense qu’il a compté pour beaucoup de spectateurs. Mais je n’ai pas la même sensibilité que les frères Dardenne, je ne marche pas du tout dans la même direction. Le court-métrage que nous avions fait avec Julie essayait de leur ressembler. C’était une erreur. La fantaisie que nous portons en nous, nous avons voulu qu’elle entre dans 8 fois debout. C’est donc un film assez peu « dardennien », au bout du compte.

Dans le film 8 fois debout, la forêt et la nature sont des éléments importants pour les deux personnages, Julie Gayet comme Denis Podalydes sortent de la ville pour entrer dans la forêt, quel sens vouliez vous donner à ce retour à la nature ?

Ce « retour » est d’abord une réalité sociale. De nombreuses personnes vivent aujourd’hui dans des forêts autour de Paris. C’est en un sens le lieu de la relégation ultime, de l’ « ensauvagement ». Mais c’est aussi, pour certains d’entre eux, une retraite, une zone de repli. Ils vivent à l’écart du regard des autres. À l’écart de la honte, peut-être. Dans le film, la forêt est donc un lieu paradoxal : Elsa s’y perd, mais elle s’y apaise, aussi.

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Il nous semble en tant que spectateur que la solution commune aux deux personnages serait d’avancer ensemble, de s’entraider, quel est votre position sur ce sujet ? N’avez vous pas l’impression que la société nous entraine vers toujours plus d’individualisme, de “solitude”, loin de l’idée de l’entraide et de la solidarité ? Que pouvons nous faire pour remédier à cela ?

Il y a dans le film un personnage qui dit qu’on veut nous faire croire que nous ne préoccupons pas les uns des autres, mais que c’est faux. Elle dit en revanche : « On est séparés, on nous a séparés. » L’individualisme est une tendance lourde aujourd’hui, mais peu d’entre nous veulent vraiment être seuls. Et peu d’entre nous sont vraiment insensibles au désespoir des autres. Alors je crois qu’il reste et qu’il restera une place pour du collectif. J’espère simplement qu’il sera de plus en plus fort et que d’autres que moi, plus courageux, plus radicaux, feront la révolution.

Le film est littéraire dans plusieurs points de vue, il est construit sous la forme de chapitres, quel a été le but de cette idée ? Avez vous une méthode différente entre l’écriture d’un livre et celle d’un scénario, sont ils très différents dés le départ ?

L’idée du chapitrage est venue assez tard dans l’élaboration du film. Mais je me méfie du « littéraire ». Un scénario, c’est fondamentalement un objet décevant, incomplet, en attente de cinéma pour se révéler pleinement. Et quand ce n’est pas le cas, je deviens méfiant. Un scénario brillant, ça risque de donner un film sans vie. Je suis venu au cinéma parce que j’y trouvais des possibilités d’expression qui n’existent pas ailleurs. Sans lui, certaines histoires ne pourraient tout simplement pas être racontées. À la limite, j’aurais aimé prendre un autre nom pour faire des films. Parce que c’est complètement différent, et que ça ne m’intéresse pas du tout de construire quelque chose de cohérent, avec des échos entre les films et les livres.

De quel genre de films êtes vous fan en tant que spectateur ?

Quand on aime le cinéma, on aime un peu tous les cinémas. Mes passions vont de Keaton à Kiarostami, en passant par Howard Hawks et Kurosawa. En ce moment, je suis fasciné par les films de super-héros, pleins de trouvailles visuelles, et j’ai beaucoup d’admiration pour le cinéma minimaliste de Kelly Reichardt. Wendy and Lucy, ça m’a bouleversé.

Enseignant en cinéma, quelle est votre spécialité ? Quels conseils donnez vous à vos étudiants lorsqu’ils souhaitent travailler dans le cinéma ?

J’enseigne l’histoire du cinéma, l’analyse de film et l’écriture de scénario à l’Université de Poitiers. Ça m’aide beaucoup, de donner des cours, ça me maintient en état d’alerte, et j’y suis très attaché. Aux étudiants qui veulent faire du cinéma, je conseille avant tout… de se lever tôt et d’être enthousiastes. À ceux qui veulent réaliser, d’avoir de vrais bonnes histoires à nous proposer, et donc de ne pas hésiter à faire appel à des scénaristes qui savent écrire des dialogues et structurer un récit si ce n’est pas leur fort.

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Avez vous longtemps désiré réaliser un film, cette envie était-elle présente avant l’envie d’écrire des livres ou bien sont elles complémentaires ? Pour ce film 8 fois debout aviez vous une importante équipe technique, le budget était-il important ?

Je ne sais pas très bien quand est-ce que j’ai eu envie de faire un film. J’ai commencé par écrire des scénarios, vers 17-18 ans, et progressivement je me suis dit que ça ne me suffisait pas, que les idées de mise en scène que j’avais eues en écrivant, il fallait que je m’y confronte.
Sur 8 fois debout, oui, nous étions très nombreux. Enfin, de mon point de vue : entre trente et quarante. Et pas une seule personne en trop, pourtant. Le budget était en dessous de 2 millions d’euros, ce qui classe le film dans la catégorie des petites productions. À quelqu’un d’extérieur, la somme peut malgré tout paraître énorme, et pourtant… Aujourd’hui, il faut une organisation quasi-militaire et des efforts financiers de tous pour fabriquer un film avec aussi peu d’argent.

Publier des romans était ce un premier palier avant le cinéma ?

Non. Ce sont deux activités complètement différentes. Je suis revenu au roman après le film et je continue d’avoir besoin des deux aujourd’hui. Si je devais vivre sans l’un ou sans l’autre, je ne sais pas comment je ferais. Je n’y arriverais pas.

Vous avez remporté trois fois le Prix du Jeune Écrivain francophone, que vous a apporté ces deux prix au début de votre carrière d’écrivain ?

Ce Prix m’a aidé à prendre conscience des exigences de la publication. C’était pour moi un rendez-vous régulier : chaque année, j’envoyais une ou deux nouvelles. Cela me donnait un objectif concret et raisonnable. Pour commencer, pour entrer peu à peu dans la discipline que demande une vie d’écriture, c’était parfait. Vraiment, ça a été une expérience décisive pour moi.

Avez vous dans le projet d’adapter au cinéma un de vos romans ?

Non, je n’aimerais pas du tout faire ça. D’abord, j’aurais l’impression de me répéter. Ensuite, de transporter une histoire faite pour la littérature dans un langage qui ne lui conviendra pas.

En plus de la littérature et du cinéma avez vous d’autres passions, d’autres centres d’intérêts ?

Oui. Je marche. J’écoute les gens dans les cafés. Je cuisine (pas spécialement bien, d’ailleurs, mais j’aime ça). Depuis quelques mois, j’essayais de décrocher du football, pour lequel j’ai une passion vraiment dévorante, mais Arte m’a proposé de faire un documentaire sur un club de banlieue, alors je vais replonger.

supplementDans le roman Supplément aux mondes inhabités, on retrouve un thème central, lié à celui du film, l’emploi, la capacité à trouver un emploi épanouissant qui nous rende heureux… Est ce un thème récurrent d’autres vos autres livres ?

C’est sans doute parce que je n’ai jamais travaillé dans une entreprise que j’éprouve une certaine fascination pour ce monde-là. Il faut dire aussi que l’éloge sans nuance de la « valeur travail », au cours des années 2000, m’a semblé d’une grande hypocrisie. L’idée qu’on s’épanouit au travail, que le travail donne un sens à notre vie, elle vient de gens qui n’ont bien souvent aucune idée de ce que sont la plupart des emplois qu’on vous propose (ou alors ils font semblant de ne pas savoir, ce qui est pire encore). L’épanouissement par le télémarketing… franchement ? Je n’en étais pas conscient sur le moment, mais j’ai sûrement fait pas de mal de choses sur le monde du travail en réaction à ce discours-là.

Les chapitres du livre Supplément aux mondes inhabités sont très surprenants, ils sont décroissant, comme un compte à rebours, comme si le lecteur allait droit vers l’explosion, comment expliquez vous ce jeu avec le nombre des chapitres ? Quel sens leur donnez vous ?

Souvent, une contrainte formelle permet de donner corps à un récit, de trouver le point d’entrée. L’histoire de Victor était celle d’une implacable dérive. Le principe du compte à rebours s’est imposé très vite.

D’ailleurs à la fin du livre les chapitres perdent un peu leur cohérence, ils s’entremêlent. Est ce pour déstabiliser le lecteur ? De jouer avec lui, vu qu’il s’attendait à une certaine logique…

Victor sombre dans la confusion. Le récit lui-même en porte donc la trace.

Que pensez vous de la situation du cinéma français, à l’heure où l’état souhaite plafonner l’aide à la création du CNC ?

Je crois que nous vivons un âge d’or au niveau de la créativité, mais je ne sais pas si beaucoup de gens s’en rendent compte. Tous les clichés sur le cinéma français, dépressif, ennuyeux, nombriliste… ça n’a jamais été aussi faux. Chaque année, il y a entre cinq et dix films français vraiment exceptionnels : on pensera peut-être que c’est peu, compte tenu du nombre de films produits. Mais, à l’échelle de notre histoire, c’est beaucoup. J’appartiens en plus à une génération très douée, des filles surtout : Rebecca Zlotowksi (Belle Épine), Céline Sciamma (Tomboy), Mia Hansen-Love (Tout est pardonné), j’aime beaucoup leur cinéma. C’est très enthousiasmant d’être entouré par leurs films, beaux, maîtrisés, inspirés.

Quelle est la place pour les jeunes auteurs dans la littérature française ?

Ce n’est pas terrible, franchement. On accorde un peu trop de place aux phraseurs faussement canailles, qui font un ou deux romans sur la jeunesse désenchantée, avant de s’apercevoir qu’ils n’ont plus rien à dire (ou bien c’est le public qui s’en aperçoit pour eux) et de se recycler en chroniqueur ou en communicant. Il y a vraiment un « type » du jeune écrivain en France, avec des attentes très particulières. Et pour ce type, il y a un public, des colonnes dans les journaux… La plupart du temps, je n’y fais pas attention, j’écris, je travaille et c’est tout. Mais parfois, je dois reconnaître que ça me consterne, et j’ai vraiment hâte d’être vieux. Quoique, le type du vieil écrivain français, un peu libertin, un peu réac, il est assez sinistre aussi. En fait, j’aurais voulu être danois.

Avez vous d’autres projets en cours, des nouveaux livres, ou un film, ou autre chose ? Pouvez vous nous en parler ?

Je tourne mon deuxième film de fiction cet été, Les Conquérants, avec Denis Podalydès, Mathieu Demy et des poneys volants. Et je viens de boucler un recueil de poèmes sur Nicolas Sarkozy. J’y travaille depuis 2007. Ça s’appelle Grandeur de S et ça sort début mars. Il était temps que ça s’arrête.

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