Entretien avec Nicolas Ferran

Bertrand/ Quel est votre parcours personnel ?

Nicolas Ferran/ J’ai interrompu des études de droit et d’histoire en 1996 pour devenir objecteur de conscience* pendant deux ans au sein de la Cimade, une association de défense des droits des étrangers. J’ai par la suite repris des études et obtenu un doctorat en droit tout en continuant en parallèle à travailler pour la Cimade. Depuis janvier 2011, je suis Responsable juridique à l’Observatoire international des prisons.

Bertrand/ Pouvez vous nous parler du mouvement des Amoureux au ban public que vous avez créé en 2007 ?

Nicolas Ferran/ Les Amoureux au ban public sont nés en juin 2007 à Montpellier. J’étais alors salarié de la Cimade qui a accepté que je me consacre à plein temps à ce projet. Nous recevions dans nos permanences juridiques beaucoup de couples franco-étrangers qui rencontraient d’énormes difficultés pour se marier ou vivre réunis en France, qui subissaient de plein fouet des lois sur l’immigration et des pratiques administratives qui n’ont cessé de se durcir depuis une dizaine d’années (pour un bilan des politiques mis en œuvre à l’égard des couples franco-étrangers, voir le rapport que nous avons publié en 2008 : cliquez ici).

Le projet des Amoureux au ban public n’était pas simplement d’organiser la défense des couples franco-étrangers par le biais de permanences juridiques spécialisées. Je souhaitais également, et peut être surtout, que ce mouvement devienne pour ces couples un lieu d’engagement politique, un espace de mobilisation collective pour la défense de leurs droits. En quelques mois, les Amoureux au ban public sont devenus un mouvement national, implanté dans une vingtaine de villes en France grâce au soutien apporté par la Cimade. Les collectifs locaux ont progressivement été pris en main par des couples franco-étrangers engagés dans la durée, et malgré la faiblesse de nos moyens financiers, le mouvement s’est stabilisé et s’est durablement inscrit dans le paysage associatif et militant français.

Les Amoureux au ban public assurent donc un travail de conseil et de défense juridiques auprès des couples qui les contactent et organisent des actions de mobilisation collectives dans certains dossiers (manifestations, pétitions, etc…). Ils mènent par ailleurs de nombreuses actions d’information et de sensibilisation auprès des médias, de l’opinion publique ou des responsables politiques.

Bertrand/ A quel moment vous êtes vous senti proche de ces personnes et avez vous eu envie de lancer ce mouvement ?

Nicolas Ferran/ Je ne pourrai pas dater ce moment précisément… Cela faisait un certain temps que j’y pensais. Non seulement car je recevais régulièrement des couples franco-étrangers dans les permanences de la cimade, mais aussi car il y avait un vrai déficit d’information et de mobilisation sur cette question… Bien sur, le fait de rencontrer ces couples, de devenir ami avec beaucoup d’entre eux a joué dans la création du mouvement. Mais ma démarche était avant tout politique et non « sentimentale ». Je voulais faire en sorte que les problèmes qu’ils rencontrent deviennent un sujet de débat public et qu’il disposent d’une structure leur permettant de se battre collectivement pour leurs droits. En outre, la question des couples franco-étrangers me paraissait très importante sur un plan plus général car elle permet de montrer très concrètement que la politique d’immigration n’est pas dirigée que contre les étrangers mais aussi contre les Français(es) qui ont des liens familiaux ou sentimentaux avec des étrangers. En ce sens, les Amoureux au ban public sont donc au cœur d’une mobilisation qui décloisonne la critique des politiques d’immigration, qui montre que ces politiques s’attaquent à la société dans son ensemble.

Bertrand/ A quel moment avec vous eu l’idée de faire un film avec ces témoins ?

Nicolas Ferran/ L’idée de faire un film m’est venue dès les premières semaines d’existence des Amoureux au ban public même si je n’avais jamais fait ce type de travail auparavant et que je ne savais donc pas trop comment m’y prendre. Le film que je voulais alors faire était cependant différent de celui qui existe aujourd’hui. Mon projet initial était de faire un film sur le basculement de ces couples, qui pour la grande majorité n’avaient pas de passé militant, dans une mobilisation collective. Qu’est ce qui fait que des personnes victimes d’injustices décident de se réunir pour défendre leurs droits, comment s’engagent elles et comment vivent elles cet engagement, etc… Mais au bout de quelques semaines de tournage, et après avoir visionné les premiers rush, j’ai abandonné cette orientation car je me suis aperçu que j’étais tout le temps à l’image, que j’étais le personnage principal du film que j’étais en train de tourner en raison de ma place centrale dans l’animation du mouvement, l’accompagnement des collectifs naissants, l’organisation des premières actions, etc… J’avais l’impression de faire un film sur moi, et cela me dérangeait énormément !! J’ai donc choisi de me concentrer exclusivement sur le témoignage des couples et sur ce dont ils avaient spontanément et avant tout envie de parler, c’est-à-dire leur vécu des politiques actuelles de contrôle des mariages et d’immigration.

Bertrand/ Lorsqu’on voit le film on a un puissant malaise, on n’imaginait pas que la société française se conduisait ainsi, l’expression : « les hommes naissent libre et égaux » serait-elle devenue un mythe inaccessible ?

Nicolas Ferran/ C’est moins la société française que les politiques qui sont mises en place, et les discours qui les accompagnent et les justifient, qui maltraitent les couples franco-étrangers. Non pas que ces couples ne rencontrent pas en société des situations de racisme ou de discrimination bien sur. Mais la violence institutionnelle et administrative qu’ils subissent est sans doute la plus destructrice. C’est en tout cas de cette seule violence dont traite le film. Quant au fait que « les hommes naissent libres et égaux », je ne crois pas que cette formule se soit un jour pleinement traduite dans les faits… disons qu’il y a des périodes où ces principes de liberté et d’égalité sont particulièrement malmenés…

Bertrand/ Que ressentez vous en lisant les mots « liberté égalité fraternité » sur le fronton des bâtiments administratifs lorsque vous accompagnez des couples mixtes en attente de jugement ?

Nicolas Ferran/ La liberté, l’égalité et la fraternité ne sont jamais acquises et ne sont avant tout que des mots auxquels il faut donner une consistance… C’est un combat de tous les jours, qui dépassent les situations individuelles, et mieux vaut pour cela être réunis et organisés…

Bertrand/ Pourquoi la société actuelle ne peut plus considérer qu’un mariage entre une personne étrangère et une personne française soit un mariage d’amour ?

Nicolas Ferran/ Si cette idée est répandue, c’est qu’elle est entretenue par les pouvoirs publics et par certains hommes politiques pour justifier les politiques répressives conduites, voire convaincre qu’il faut qu’elles soient plus répressives encore. Le mariage avec un(e) Français(e) ouvre des droits aux étrangers en matière d’entrée et de séjour en France. Or, depuis quelques années, le gouvernement affiche sans ambiguïté son désir de réduire l’immigration qu’il appelle « subie », dans laquelle il a rangé l’immigration familiale. Mais expliquer clairement aux citoyens français qu’ils ne pourront pas se marier facilement avec un étranger, ou qu’ils ne pourront pas vivre avec lui en France est politiquement compliqué…. C’est donc là qu’on agite régulièrement le spectre des mariages « blancs » pour justifier le durcissement des lois. Ce durcissement, nous dit-on, ne serait pas la traduction d’une politique hostile aux couples franco-étrangers mais une nécessité pour lutter contre la fraude au mariage. Les droits des étrangers mariés à des français dans le domaine du séjour en France ou de la nationalité ont été considérablement restreints pour décourager la fraude… ça c’est le discours officiel. L’objectif en réalité poursuivi est de réduire le nombre de mariages et de titres de séjour délivrés aux étrangers conjoints de français…. Et au quotidien, ce sont l’ensemble des couples franco-étrangers qui subissent les effets dramatiques des politiques conduites. Pour finir, qu’entend on par mariage d’amour ? Qu’est ce que l’Amour ? Amour et intérêt sont ils inconciliables ? Comment contrôle t’on que des personnes s’aiment vraiment ? On rentre là dans quelque chose d’impalpable et de terriblement dangereux car ce contrôle ne peut être qu’empreint d’arbitraire…

Bertrand/ Pensez vous utiliser les élections de mai 2012 pour faire pression sur les candidats pour demander une amélioration de la condition des couples mixtes ?

Nicolas Ferran/ Les Amoureux au ban public vont interpeller tous les candidats pour leur demander de se positionner sur des revendications que nous avons définies pour améliorer la condition juridique des couples franco-étrangers et faire cesser le harcèlement administratif subi par un certain nombre d’entre eux… Cela dit, les promesses n’engagent que ceux qui les croient et nous savons que beaucoup de promesses peuvent être faîtes en période électorale… La sortie du film est pour nous un outil de sensibilisation des politiques, des médias et de l’opinion publique beaucoup plus efficace mais qui produira ses effets, s’il en produit, à plus long terme.

Bertrand/ Le film tourne dans toute la France, plusieurs collectifs le portent, quels sont les réactions ?

Nicolas Ferran/ Les réactions du public sont pour le moment très bonnes, je veux dire par là que le film suscite ce que j’espérai : des débats, de l’indignation, de l’émotion, des envies d’engagement dans le mouvement. Mais il n’y a eu jusqu’à présent qu’une dizaine de projections publiques et il est donc encore vraiment trop tôt pour savoir quel sera l’impact du film, l’ampleur du soutien qu’il pourrait susciter autour de la mobilisation des Amoureux au ban public, ses effets sur l’opinion publique et sur les discours politiques…. on verra dans quelques mois, et cela dépendra notamment du nombre de projections publiques que nous arriverons à organiser et des retombées médiatiques autour du film.

Bertrand/ Ce documentaire vous a t-il donné envie de continuer dans la réalisation ?

Nicolas Ferran/ Oui ! Mais… J’ai réalisé ce film dans un contexte très particulier et privilégié, qui n’est souvent pas celui d’un réalisateur « classique ». J’étais totalement immergé dans le mouvement des Amoureux au ban public pour l’avoir initié et animé pendant plusieurs années, les couples que j’ai filmé sont aussi des couples que j’ai défendus face à l’administration, accompagnés ou conseillés dans les moments difficiles, avec lesquels j’avais souvent des liens d’amitiés. Le temps de la caméra n’était qu’un petit moment dans la relation que j’avais avec eux. Je n’ai donc pas fait intrusion dans leur vie pour faire le film et leur parole n’en a été que plus facile à obtenir… Est ce que je saurai faire un film, dans un contexte différent ? Rien n’est moins sûr… Et puis, la question du temps se pose également, mes nouvelles fonctions au sein de l’observatoire international des prisons étant très prenantes… L’envie est donc là, pour le reste l’avenir le dira…

Bertrand/ Avez vous reçu des offres de la part de chaines de télévision pour la diffusion plus large du film ?

Nicolas Ferran/ Non, pas encore… Mais des contacts ont été pris.

Bertrand/ Avez vous reçu le soutien de producteurs/distributeurs ?

Nicolas Ferran/ Non, mais je n’en ai pas vraiment cherché… Quand j’ai commencé à tourner, j’ai pris quelques contacts et les réponses ont été que le projet était intéressant mais qu’on ne pouvait pas me donner de réponse tout de suite, qu’il fallait que je remplisse des dossiers, etc… Or, je ne voulais pas attendre, j’avais « la matière » sous la main, je ne voulais rien perdre des opportunités de tournage qui se présentaient sans arrêt ! Le temps du film n’était pas celui des dossiers. J’ai donc très rapidement décidé d’auto-produire le film. Cela a été possible financièrement car j’ai bénéficié de la participation bénévole de plusieurs ami(e)s pour les prises de vue, le montage, le mixage, la musique, etc… J’en profite d’ailleurs pour les remercier à nouveau ici. Par la suite, je n’ai pas relancé ces contacts et je n’en ai pas cherché d’autres. Quelle était la situation de départ ? je suis un illustre inconnu dans le monde de la réalisation et mon film a sans doute les défauts de cette inexpérience. Les conditions de tournage et de prises de son n’ont pas toujours été excellentes … et je voulais maîtriser la réalisation et le montage en toute liberté… Autant dire que si un producteur avait été tout de même partant pour m’accompagner sur ce projet, il n’aurait pas forcément investi beaucoup d’argent, notamment pour le distribuer dans de nombreuses salles. J’ai donc décidé de miser, au moins dans un premier temps, sur le côté totalement indépendant du film et sensibiliser le réseau associatif pour m’aider à le faire exister, à le faire voir le plus largement possible. Et c’est ce qui est en train de se produire. Une vingtaine de projections sont déjà prévues dans plusieurs villes et beaucoup d’autres sont en cours de calage. Le fait de ne pas avoir de producteur me permet en outre de ne pas demander de droits de diffusions, ce qui facilite l’organisation de projections par le réseau associatif souvent en manque de moyens financiers. Et nous avons obtenu le soutien de certaines structures de diffusion, comme les cinémas Utopia qui vont projeter le film. Si ce dernier marche bien dans ce premier réseau, qu’il « aura fait ses preuves », la question d’une diffusion plus large, par un distributeur qui accepterait le film tel qu’il est, se reposera sans doute.

Bertrand/ En tant que citoyens que pouvons nous faire pour agir contre la situation que décrit votre film ?

Nicolas Ferran/ Il y a deux niveaux de réponse à cette question. La première, la plus prosaïque, est l’aide qui peut être apportée aux Amoureux au ban public pour les aider à poursuivre leur combat. Parler du mouvement et de sa mobilisation, s’engager en son sein, le soutenir financièrement, et bien sûr acheter un DVD (qui peut être commandé sur le site du film : www.amoureuxauban.net/film) et le faire voir autour de soi ou en organisant une projection publique (pour cela écrire à amoureuxlefilm@gmail.com). Sinon, que peut-on faire en tant que citoyen pour faire cesser les atteintes aux droits des couples franco-étrangers, et plus largement pour s’opposer à la politique répressive dans le domaine de l’immigration, et plus largement aux orientations liberticides des politiques menées dans tous les domaines de la vie sociale ? Comme l’écrivait récemment Stéphane Hessel : Indignez vous ! Et je rajouterai Engagez-vous !

*Les objecteurs de conscience étaient des personnes qui refusaient de faire le service militaire

Merci à Nicolas Ferran pour avoir répondu à ces questions…

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