Entretien avec Cédric Bannel

cedric-bannel-photo-olivier-ciappaBertrand/ Votre roman L’HOMME DE KABOUL détaille parfaitement la vie en Afghanistan, pouvez vous nous raconter votre vision de la vie dans ce pays lorsque vous l’avez visité ?

Cédric Bannel/ J’ai fait le tour du monde et visité un grand nombre de pays, tous très différents de la France, bien sûr, mais je crois n’avoir jamais senti un aussi grand éloignement culturel qu’en Afghanistan. L’importance du fait religieux dans la vie courante, la difficulté pour les femmes de s’extraire du carcan qui leur est imposé, et la manière très particulière des afghans d’envisager la vie en société, le rapport à l’autre, l’avenir tout simplement est un choc culturel immense. Par exemple, je n’ai jamais pu rencontrer, ni même dire bonjour, aux épouses de mes gardes du corps afghans. Quand je dinais ou prenais un verre chez eux, le plateau était déposé devant la porte du salon, et un homme allait le chercher. Croiser ne serait-ce que leur regard est quasiment impossible. De même la mort semble être une composante naturelle de la vie, on la côtoie tous les jours, et on n’en a pas aussi peur qu’en occident, il y a un fatalisme immense, plus grand que dans toutes les autres sociétés religieuses auxquelles j’ai été confronté.

En même temps, et au-delà de ces différences, j’ai été frappé de la similitude dans d’autres domaines. L’émission télévisée la plus populaire, Afghan Star, est une sorte de Star académie à la mode afghane. Les jeunes en raffolent impossible de donner un RV à quelqu’un à Kaboul le soir où l’émission passe. J’ai rencontré des femmes éduquées, infirmières médecin, fonctionnaires, dont les préoccupations ne sont pas très éloignées de celles d’une française. Quand aux policiers dont j’ai partagé le quotidien, j’ai été frappé par leur dévouement et leur volonté de faire simplement et honnêtement leur travail, comme le ferait tout fonctionnaire français confronté à une situation difficile. En, bref, les afghans sont à la fois très éloignés et très proches de nous, c’est cette complexité que j’ai voulu en premier lieu retracer dans le livre.

Quels sont vos modèles en écriture, votre style fait penser à John le Carré. Avez vous des auteurs favoris ? 

Je suis un grand amateur de littérature policière, et j’aime énormément d’auteurs. Mes préférés sont David Morell, Ed Mc Bain, Daniel Silva, Stephen Hunter, Georges Pelecanos et Lee Child. Par contre, pour une raison que je ne m’explique pas, j’ai beaucoup de difficulté à entrer dans la littérature policière nordique. Mais mon auteur favori est un romancier beaucoup plus classique, Yasunari Kawabata.

Quels sont vos sources d’inspiration ? 

Je m’inspire de l’actualité. J’ai eu la chance de travailler sur des sujets passionnants quand j’étais au service de l’Etat (la lutte contre le blanchiment d’argent sale, les sanctions financières internationales, le gel des avoirs libyens et irakiens) ce qui ma permis de travailler de l’intérieur sur des sujets qui ouvrent beaucoup de perspectives. Dès lors, j’essaye de construire des romans d’espionnage qui soient au plus près de la réalité, dans les personnages comme dans la trame romanesque, la manière d’intervenir des agences gouvernementales etc. En ce sens, mon travail est technique, dans la réalité, car j’ai pu me frotter professionnellement aux mondes et aux affaires que je décris. Dès lors, oui, on pourrait dire que je me situe dans la lignée d’un John Le carré, pour reprendre votre expression, mais à mon « petit niveau » évidemment.

Etes vous un grand lecteur ? Pouvez vous nous recommander des livres qui vont ont plu ?

Je lis énormément car j’ai la chance d’avoir une mémoire photographique. Je peux lire un roman en 3 ou 4 heures, ce qui fait qu’en vacances, je peux aisément lire une dizaine de livres en une semaine. En moyenne, je pense que je dois lire environ 250 livres par an, un peu plus d’un tous les deux jours.

Les livres des auteurs que je citais plus haut sont de très bons livres et méritent qu’on les lise. Toute l’œuvre de David Morell, notamment, est un modèle du genre.

  kaboul

Entrepreneur – Ecrivain voilà un duo surprenant, pouvez vous nous raconter un peu votre parcours, à quel moment vous avez eu envie d’écrire ? Qu’est ce qui vous attire dans ces deux univers bien différents ?

J’ai d’abord été fonctionnaire, et j’ai écrit mon premier roman alors que j’étais jeune énarque, diplomate à Londres. A l’époque, j’avais pas mal de temps libre et l’envie d’écrire m’a pris d’un coup, je dois dire que je n’avais jamais pensé écrire un livre avant de commencer. Les premières lignes ont été étonnement faciles et fluides, et j’ai écrit mon premier livre très rapidement.

Objectivement, il n’y a aucun lien entre mon activité professionnelle d’entrepreneur dans l’Internet et d’écrivain. Elles sont parfaitement étanches, je ne trouve aucune inspiration dans ma vie professionnelle.

Est ce que votre statut d’homme d’affaire a facilité la publication de vos premiers romans, aviez vous des contacts ou avez vous démarché les maisons d’édition comme n’importe quel jeune écrivain ?

Aucunement, à l’époque, j’avais 30 ans et j’étais fonctionnaire. Quand j’ai fini mon premier roman, je l’ai envoyé de Londres à Robert Laffont car j’étais un grand lecteur de la collection Best Sellers.  Ils m’ont répondu 10 jours après en me demandant de venir les voir ! Et j’ai signé le contrat dans la foulée….

Avec toutes vos activités, à quel moment écrivez vous ? Écrivez vous dans le silence ou avec de la musique ? Faites vous des fiches sur vos personnages ? Suivez vous un fil reprenant les grands moments de l’intrigue ? 

J’ai beaucoup de mal à écrire au fil de l’eau. Il me faut être complètement immergé dans le livre pour avancer. Souvent, je m’identifie complètement à mon personnage, et j’ai tendance à dire « je » quand je parle ou pense à lui. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire lorsqu’on est poursuivi par les tracas d’un travail quotidien, ce qui explique que je publie des livres de manière aussi irrégulière. Entre Elixir et l’Homme de Kaboul, il s’est écoulé 8 ans. Pour l’homme de Kaboul, j’ai profité d’un changement professionnel et passé plusieurs mois à ne faire que cela. Pour mon prochain roman, je vais essayer de prendre de longues vacances, pour m’y consacrer complètement.

Avez vous une position sur la loi Lang, concernant le prix de vente des livres en librairie ? Ou pensez vous en tant qu’entrepreneur et patron de groupes internet que l’avenir de la vente du livre réside dans les mains de grands groupes comme Amazon, qui en Angleterre peuvent fixer leurs prix ? 

Je suis favorable à la loi Lang, car il est indispensable de donner un avantage à nos libraires de quartiers, sans quoi ils seront écrasés par les grandes centrales des opérateurs industriels des médias. Les livres doivent, pour vivre, être « portés » par des ambassadeurs qui sont les libraires. En revanche, la stratégie qui consiste à  fixer un prix identique pour le livre électronique et le livre papier est à mon sens suicidaire. Un livre électronique est un produit complètement différent, qui devrait s’acheter 2 ou 3 euros. Le marché se segmentera naturellement entre livre papier et livre électronique.

Quel est votre regard sur les librairies ? 

C’est une profession en grande difficulté car quels que soient les talents des uns ou des autres, la progression du livre électronique vis-à-vis du livre papier est un mouvement irréversible. De même, le développement des outils numériques créent énormément de possibilités de divertissement, qui réduisent le temps disponible pour lire. Autrefois, seule la radio et la télévision étaient les concurrents du livre, aujourd’hui, le livre est en concurrence avec beaucoup d’autres occupations comme échanger sur Internet, s’occuper de son profil Facebook, aller sur des forums de discussion. On ne peut pas aller totalement contre les changements technologiques. Il faut que les libraires s’y adaptent, qu’ils aient leur propre listes de lectures, qu’ils aient leurs sites de libraire, dans lequel ils indiquent leur coup de cœur, les livres qu’ils aiment, ou ceux qu’ils détestent. Ceux qui seront capables de développer leur rôle de prescription, et de le populariser sur Internet ont un grand avenir devant eux. Les libraires qui ne pourront pas jouer un rôle reconnu de prescription auprès de ceux qui sont susceptibles de leur acheter des livres ont, en revanche, des jours difficiles devant eux.

En tant que président de Canalblog quel est votre regard sur les critiques de livres qu’un blogueur peut faire, les voyez vous très différentes d’un journaliste ? Certains disent que les blogueurs pourraient ne pas avoir la même intégrité que les journalistes en recevant des cadeaux… Mais est-il vraiment possible de mesurer le degré d’intégrité des journalistes ? 

Je trouve que le monde des blogueurs est beaucoup plus professionnel que celui des média dits professionnel. D’abord parce que les blogueurs lisent les livres, ce qui n’est pas toujours le cas, malheureusement, des journalistes dits littéraires. Par ailleurs, en France, on n’aime pas beaucoup les auteurs de romans policiers, suspectés de trop vendre de livres et de n’être pas assez littéraires. Et enfin, je remarque que les journalistes sont souvent plus enclins à parler de leurs collègues écrivains que de romanciers qui ne sont pas issus de leur profession… Je suis également frappé d’une évolution que je trouve très néfaste, dans les médias traditionnels. D’un côté, un certains nombre d’émissions ou de titres donnent la priorité systématique à des personnes faisant partie du monde médiatique, personnes qui « font » la une et dont les livres font l’objet de toutes les attentions : un auteur comme Beigbeder en est un exemple presque caricatural. A l’autre extrémité du spectre, d’autres titres ou journalistes ont une réticence face à tout auteur issus d’une maison d’édition jugée populaire et chercheront des ouvrages ou des auteurs très littéraires, et si possible clivant. Lorsqu’on se situe entre les deux, il est presque impossible d’être lu par les journalistes littéraires. Pour prendre mon cas, je dois dire que j’ai eu la chance d’avoir beaucoup de bons articles de presse, comme Libération par exemple, mais à l’inverse, j’ai été totalement ignoré par d’autres.

A l’inverse, les blogueurs ont été hyper réactifs, très « pros » et très précis dans leurs commentaires de lecture. Quand à leur niveau d’intégrité, il est pour ce que j’ai pu en voir, total, notamment parce qu’ils font cela par passion.

elixir

Lors de la publication du livre L’homme de Kaboul vous avez fait participer un ensemble de blogueurs pour en faire la promotion dont j’avais la chance de faire partie, aviez vous confié cela à une équipe de communication ou aviez vous eu l’idée vous même ?

C’était mon idée et il ne s’agissait pas de demander aux blogueurs d’en faire la promotion. Nous avons envoyé le livre à une centaine d’entre eux, libres à eux d’en parler ou pas, et de dire ce qu’ils en pensaient, avec sincérité. Les critiques ont, dans l’ensemble, été très bonnes, voire excellentes, mais évidemment, quelques blogueurs n’ont pas apprécié le livre et ne se sont pas privés pour le dire ! Toutefois, j’avais une grande confiance dans ce livre, je crois que c’est le meilleur que j’ai écris et même s’il n’est pas parfait, il n’a pas de gros défaut. Dès lors, je pressentais que la majorité des critiques seraient bonnes, ce qui a été le cas. A un certain moment, il faut faire confiance au livre, c’est son meilleur ambassadeur…

Que pensez vous des e-books ? 

Ils vont se développer énormément ces prochaines années. A horizon d’une dizaine d’années, je pense que la moitié des livres vendus seront des e e-books. Pour les auteurs, ce sera un moyen de faire lire leurs ouvrages anciens, qui ne sont plus publiés en papier. L’économie des deux modes d’éditions sera très différente.

Quels sont vos projets pour 2012 ? Avez vous d’autres projets de livres, pouvez vous nous en parler ?

J’ai plusieurs livres en tête, et du mal à décider lequel je mets en chantier en premier. A priori, mon prochain livre sera un policier plus classique que les livres d’espionnage que j’écris d’habitude. Il se déroulera dans un commissariat parisien.

Merci à Cédric Bannel pour avoir répondu à nos questions.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s