Entretien avec Virginie Perez

Bertrand : Pouvez vous nous parler de la genèse de ce projet ?

Virginie Perez : C’est au détour d’un chemin, lors de l’une de mes nombreuses promenades sur l’île de Manhattan, que l’envie de ce projet a doucement germé dans mon esprit. New York, la ville qui ne dort jamais, est une éternelle source de découvertes. Lorsque l’on s’y promène on est à des lieues (ou des miles si l’on est américain) d’imaginer tomber sur un phare au détour d’un chemin… Il est vrai qu’au milieu de tous ces immenses gratte-ciel on a quelquefois la fâcheuse tendance à oublier que l’on est dans une ville portuaire, et plus encore sur une île… Alors des Phares, bien sûr, il y en a eu, il y en a encore et il y en aura, on l’espère, toujours. A commencer par le plus célèbre d’entre eux, la Statue de la Liberté évidemment, même si on oublie bien souvent que durant ses jeunes années sa torche était utilisée comme une aide à la navigation pour les navires désireux d’entrer dans le port New Yorkais. Cependant, ce n’est pas ce phare là qui est venu me surprendre lors d’une promenade et réveiller mon attirance pour ces vieux veilleurs de pierre. Plus petit, plus amical, moins touristique mais bien plus populaire dans le coeur des new yorkais que cette chère vieille “dame de fer” européenne, “The Little Red Lighthouse”, le petit phare rouge de l’extrémité nord de Riverside Park, sur les berges de l’Hudson, m’a semblé comme tout droit sorti d’un conte pour enfant. Dressé sur la pointe rocailleuse de “Jeffrey’s Hook”, avec sa petite stature et son rouge flamboyant, il ne pouvait que me paraître attachant. Il semblerait presque avoir été posé là, tel un jouet délaissé, par le capricieux et gigantesque pont George Washington qui lui préférerait les petites voitures. Cette rencontre m’a intriguée et fascinée. Poussée par la curiosité j’ai donc commencé à m’intéresser de plus prés à ce petit phare rouge. C’est ainsi que je me suis retrouvée, embarquée de découvertes en découvertes et de phares en phares. Petit à petit, mon intérêt pour les phares New Yorkais s’est accru et, à force de recherches, j’ai finalement constaté que leur nombre était bien plus important que ce que j’avais pu imaginer… Quelques 80 phares, répartis dans tout l’Etat New Yorkais ! Une bonne partie d’entre-eux longe les rives de l’Hudson qui s’enfonce loin dans les terres ; d’autres sont localisés sur la frontière Nord-Ouest de l’Etat, au bord des Grands Lacs, et la dernière partie, au Sud, veille sur l’Océan… Leur nombre étant bien trop conséquent pour mon projet, j’ai décidé de cibler mes recherches et de me consacrer principalement à la ville de New York (en particulier l’île de Manhattan) et à l’île de Long Island. Ce choix s’est effectué sur la base de deux critères déterminants. Le premier étant dicté par ma préférence pour les phares côtiers, plus majestueux, plus mystérieux, plus sauvages que les phares fluviaux. Le deuxième critère étant beaucoup plus pragmatique, plus matériel : l’argent. En effet, ne possédant aucun apport financier autre que mes fonds personnels, partir trop loin et m’éloigner trop longtemps de mon domicile situé à Manhattan devenait assez rapidement une option opposée à mon budget… Mais peu importe, même si l’envie d’aller voir plus loin dans les terres new yorkaise me tenaillait, j’avais suffisamment de matière autour de moi pour satisfaire mon désir.

Les phares de N.Y sont les acteurs principaux mais le film vit grâce à ces personnes qui viennent parler de leur passion ou de leur métier de gardien, comment avez vous rencontré ces protagonistes ?

En fait, les Phares ne sont que l’arrière plan du film, les acteurs principaux ce sont leurs gardiens ! Ces gardiens de la mémoire, plus que de la pierre. Ce sont eux le véritable sujet du film, ces passionnés qui se battent tous les jours pour maintenir debout et fiers ces bâtiments mythiques qu’ils aiment profondément. Ils se battent pour leur passion, pour un passé qu’ils veulent protéger et offrir aux générations futures. Les rencontres se sont effectuées le plus simplement du monde. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux phares New Yorkais, j’ai pris contact avec la Société des Phares de Long Island (The Long Island Lighthouse Society) qui m’a aimablement orientée vers différentes personnes de l’île susceptibles de m’apporter leur aide dans mon projet. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Anne Schwiebert, la responsable des 50 volontaires du phare de Horton Point, dans la ville de Southold, et de Bob Allen, l’arrière petit fils du dernier gardien de phare de New York qui, bien que n’ayant jamais connu son ancêtre, était passionné par sa vie et par les phares en général. J’ai convenu avec chacun d’entre eux un rendez-vous au cours duquel ils m’invitèrent à pénétrer, l’instant d’une riche journée, dans leur monde. Ce travail de recherche plutôt banal m’a amené à faire la rencontre de personnes exceptionnelles.

La barrière de la langue n’a t-elle pas été un problème ?

En fait, le problème était surtout psychologique. C’est angoissant de se retrouver seule, dans un pays étranger, contrainte de parler une langue qui n’est pas la notre et qu’on ne maîtrise pas aussi bien qu’on le souhaiterait… Et c’est encore plus angoissant de décider de réaliser un film documentaire qui va nécessiter de parvenir à se faire comprendre correctement si on veut faire quelque chose de bien… Alors forcément, avant de se lancer, on imagine les pires choses qui pourraient arriver, on prépare bien toutes les questions possibles et imaginables, on les répète encore et encore, mais au final ça ne sert pas à grand chose si ce n’est à se rassurer un peu soi-même… Car pendant le tournage d’un documentaire (et cela peu importe la langue) l’imprévu est toujours au rendez-vous. Au final, si on veut avancer, il faut dépasser sa peur du ridicule, se mettre un bon coup de pied aux fesses et se lancer. Et comme les gens qu’on rencontre sont tous très ouverts tout se passe très bien et l’aventure est juste inoubliable. J’ajouterai que les américains sont très amateurs de l’accent français, ce qui facilite beaucoup le premier contact !


Bob Allen

Le film montre l’importance des phares à New York, leur nombre élevé, chose que le spectateur ne connaissait pas. Savez vous si d’autres villes américaines ou européennes comptent elles aussi de nombreux phares ? Ou est ce que New York a une place spéciale du à la nombreuse immigration européenne et mondiale ?

L’Etat de New York compte près de 80 Phares mais il n’arrive qu’en seconde position derrière l’Etat du Michigan. Les Phares sont en général là où on a besoin d’eux. Sur les côtes maritimes, bien sûr, mais aussi sur les berges des fleuves et des lacs. Un Phare va trouver sa place partout où il y a un risque de naufrage pour les bateaux. Mais aujourd’hui, à l’époque du GPS et de l’électronique, les phares sont presque tous automatisés
et il ne reste que très peu de gardiens. Ils sont nombreux chaque année à voir leur lumière être définitivement soufflée, et c’est grâce à ces quelques passionnés qui continuent de se battre que l’on voit quelquefois dans la nuit, l’une de ces lumières, éteinte depuis longtemps, être soudainement ravivée.

Quel souvenir principal tirez vous de ce tournage ?

Un seul souvenir ?! C’est difficile… J’ai rencontré des gens vraiment merveilleux ! Tous m’ont ouvert la porte de leur monde et m’ont accueilli avec une énorme générosité sans même me connaître ! Je pense à Bob, bien sûr, ce passionné qui se bat pour faire revivre le phare de Cedar Island, où a vécu son arrière grand-père et qui a été victime d’un incendie et de vandalisme. Pendant toute une journée, Bob m’a conduit à travers Long Island pour me faire partager sa passion et me montrer ses Phares préférés. Du matin jusqu’au soir, je suis allée de découverte en découverte. Bob, The Lone Lighthouse Guy, comme il aime se surnommer lui même, est vraiment intarissable lorsqu’il parle de ses phares. Des histoires, il en a des milliers. A la fin de cette formidable journée, il m’a même emmenée sur sa plage favorite pour qu’on regarde ensemble le soleil se coucher… C’était un très joli moment.

Et j’aimerai aussi parler d’Anne qui est décédée l’année dernière. Elle était la responsable des volontaires du Phare de Horton Point et elle m’a accueillie chez elle, dans sa jolie maison blanche au bord d’un lac, pendant deux merveilleuses journées, et ce alors qu’elle ne m’avait jamais vu ! C’était une personne au grand cœur à qui j’aimerai vraiment rendre hommage. Il y a une chose que j’aimerai vous raconter sur Anne, même-si ce n’est pas vraiment un souvenir de tournage. J’étais rentrée en France depuis plusieurs mois, le film était terminé et je lui avais envoyé une copie lorsque j’ai appris qu’elle était malade. Pendant plusieurs mois, j’ai eu de ses nouvelles par mails, où elle racontait son combat. C’était quelqu’un de fort qui aimait la vie. Mais un jour, le mail que j’ai reçu n’était pas écrit de sa main mais de celle de sa nièce qui annonçait que sa tante s’était éteinte paisiblement dans la nuit. Dans ce message, elle confiait avoir passée sa dernière soirée à son chevet, avec d’autres membres de sa famille, et qu’ensemble ils avaient regardé un film documentaire tourné par une jeune réalisatrice française qui était venue passer quelques jours à HortonPoint et avait interviewé Anne sur son amour pour les Phares. Ce mail m’a beaucoup ému. C’est quelque chose de très fort pour moi de penser qu’avant de s’éteindre, une des dernière choses qu’Anne aura vu c’est mon film. Et je suis aussi heureuse, d’avoir pu l’aider à laisser une empreinte de son passage sur Terre. Je crois aussi, que c’est un beau souvenir pour une famille de posséder un film dans lequel apparaît un être cher et de pouvoir le conserver à travers le temps et ainsi faire vivre le souvenir de ces gens qui ont compté. J’aurai aimé posséder de tels documents sur mes grands-parents.

Vous avez également réalisé le montage, quelle est votre formation professionnelle ? Avez vous une préférence en matière de documentaire, que préférez vous la réalisation, les repérages, le montage ?

Je possède une licence d’Arts du Spectacle de l’Université Paul Valéry de Montpellier ainsi qu’un DRT en Réalisation de l’Ecole Supérieur d’AudioVisuel (ESAV) de Toulouse. J’ai donc principalement une formation de scénariste/réalisatrice. Mais les deux premières années d’études à l’ESAV sont générales et nous permettent de nous initier à toutes les disciplines de l’audiovisuel (son, image, lumière, décors, montage, réalisation, etc). Sur un documentaire, ce qui m’intéresse d’abord ce sont les rencontres, les découvertes, l’inconnu, l’aventure et on retrouve tout cela dans la réalisation et les repérages. Le montage, bien qu’étant un acte de création à part entière, consiste à rester enfermé derrière son écran pendant des heures, alors cela m’intéresse moins…

Avez vous d’autres projets ? en matière de documentaire ? de la fiction ?

Oui, des milliers ! Documentaires, Fictions (longs et court-métrages), animation et même une pièce de théâtre que j’aimerai réussir à monter… Mais c’est bien différent de la production cinématographique avec laquelle je suis plus familière.

Que représente pour vous cette projection au musée de la Marine dans le cadre de Ciné Phares vendredi 30 mars ? (lien – accès et informations)

C’est une jolie façon de faire vivre le film. De partager mon expérience. Lorsqu’on réalise un film, même si l’idée de départ nait d’une envie personnelle, on aspire à ce qu’il soit vu par un maximum de personnes. Je voudrais que tout le monde prenne autant de plaisir à le voir que j’ai pu en avoir en le réalisant. Ce film représente une petite partie de moi, de ma vie, et j’ai envie qu’on l’aime, même si je suis consciente qu’il n’est pas parfait. Cette projection au Musée National de la Marine est aussi un moyen de rendre hommage à toutes les personnes qui m’ont aidé et soutenu, qui m’ont offert généreusement de leur temps, toujours avec le sourire. Un film est conçu pour être vu, pas pour rester au fond d’un tiroir oublié de tous. Alors je suis contente lorsqu’une occasion se présente. D’autant plus que je pense qu’une grande partie des spectateurs sera constituée de passionnés et je suis curieuse d’entendre leurs réactions et je serai très heureuse de pouvoir partager ce moment avec eux.

Avez vous déjà eu l’occasion de montrer souvent ce film lors de projections ? Quels sont les commentaires principaux ? Avez vous envoyé ce message dans des festivals ?

Non et je le regrette. Bien sûr, il a été diffusé à mon école, devant un public, lors de ma soutenance. Il a aussi été diffusé sur “TéléBocal”, une petite chaîne de télévision locale parisienne, mais cette diffusion au Musée de la Marine, c’est un peu sa grande première ! C’est à la fois stressant et enthousiasmant d’être enfin confronté aux réactions d’une salle. J’espère que tout va bien se passer et que les gens vont aimer.

Que vous a appris ce tournage en langue étrangère ?

Plein de choses ! J’ai beaucoup grandi et muri avec ce tournage. Il m’a appris beaucoup de choses sur moi-même, il m’a montré que je pouvais réaliser plein de choses dont je ne me sentais pas capable, qu’il suffisait que je me fasse confiance. Il m’a appris à dépasser mes peurs (bon j’ai toujours peur des abeilles, mais ça c’est une autres histoire… je réaliserai peut-être un documentaire sur l’apiculture un des ces jours…) Et je crois surtout qu’il m’a appris à écouter. Mon anglais n’était pas si horrible au moment du tournage, j’avais derrière moi l’expérience d’un précédent séjour de 6 mois à New York et cela faisait déjà 5 mois que j’étais de retour, donc la langue n’était plus vraiment étrangère pour moi ! Mais c’est vrai que lorsqu’on effectue des interviews dans une langue qui n’est pas la notre, c’est une autre histoire… Il faut réussir à se faire comprendre par des inconnus qui ont gentiment accepté de vous donner de leur temps et qui s’en remettent complètement à vous et qui vous font confiance pour tout.Et puis la caméra impressionne ! Ce n’est naturel pour personne de se confier à un objectif et c’est au réalisateur de faire en sorte de mettre à l’aise les intervenants. Alors en plus, quand il s’agit de le faire en anglais, la tâche est loin d’être aisée. Et c’est là qu’il devient très important d’écouter afin de bien comprendre les réponses qui nous sont faites et de pouvoir enchaîner dessus, de créer une discussion qui devienne petit à petit naturelle et qui permette à la personne interviewée d’oublier un peu la caméra. J’ai passé de très bon moments avec tous ces passionnés et je crois qu’en définitive, nous avons été autant à l’écoute les uns des autres, et c’est ça qui nous a permis de nous comprendre malgré les difficultés de la langue.

Pensez vous retourner à N.Y ? Y avez-vous d’autres projets ?

Je suis certaine de retourner à New York un de ces jours ! Et pourquoi pas m’y installer à nouveau pour quelques temps. Je n’en ai pas encore fini avec cette ville ! Pour être honnête, j’en suis vraiment tombée amoureuse. Et pourtant, ce n’était pas gagné d’avance ! Je suis une fille de la campagne, j’ai grandi dans un tout petit village du sud de la France, entre mer et montagne. Pour moi, le meilleur réveil matin qui puisse exister c’est le chant des oiseaux. Alors mettre un pied à New York, dans LA Grande Ville, c’était être projetée dans un monde qui m’était complètement étranger et dans lequel je ne pensais pas parvenir à m’adapter… Aujourd’hui, dans ma petite vie parisienne, ils me semblent être à des années lumières derrière moi et ils me manquent ces coups de klaxons incessants, ces sirènes assourdissantes qui résonnent de jour comme de nuit, ces vendeurs de hot dog et autres bretzels à tous les coins de rues, ces montagnes de sacs poubelles qui naissent tous les soirs sur les trottoirs des interminables avenues, pour le plus grand bonheur des rats et des cafards, résidents à part entière de la cité… New York porte bien son surnom de “ville qui ne dort jamais”, là-bas il y a toujours quelque chose à voir, à faire, à entendre, l’effervescence constante qui règne dans ses rues et dans ses avenues est extrêmement stimulante.

Avez vous l’impression que les jeunes cinéastes sont suffisamment soutenus par la profession ? Quels changements faciliteraient la création des jeunes artistes réalisateurs ?

C’est une question difficile et délicate… Même si le système français reste un des meilleurs au monde pour la condition des artistes, je crois qu’on vit dans une société où il est difficile pour un créateur de vivre de son art… Surtout lorsqu’on débute. Mais je trouve que le milieu cinématographique français est très fermé et qu’il est extrêmement compliqué pour un jeune sans “piston” et fraîchement débarqué de sa province de s’y faire une place. Je pense que tout le milieu de l’audiovisuel aurait besoin d’être réformé. Et pas seulement d’un point de vue de l’emploi. La majorité des productions françaises manquent d’originalité, de surprises. Les producteurs n’osent plus prendre de risques et se contentent de continuer à faire ce qui a toujours marché sans se dire qu’autre chose pourrait également fonctionner. C’est dommage. Le cinéma français a besoin d’un nouveau souffle ! D’une Nouvelle Vague !! Mais j’ai confiance en la nouvelle génération. Ma génération ! Cette génération qui Ose.

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