Un pied au paradis – Ron Rash

9782253133827Oconee, comté rural des Appalaches du Sud, années 1950. Une terre jadis arrachée aux Indiens Cherokee et qui sera bientôt enlevée à ses habitants : la compagnie d’électricité Carolina Power rachète peu à peu tous les terrains de la vallée. Le shérif Will Alexander doit retrouver un corps astucieusement dissimulé. Holland Wincherster a en effet disparu et sa mère est persuadée de sa mort. Mais l’évidence et la conviction n’y font rien : pas de cadavre, pas de meurtre. Sur fond de pays voué à la disparition, une histoire de jalousie et de vengeance, très noire et intense, sous forme de récit à cinq voix : le shérif, le voisin, la voisine, le fils et l’adjoint.

Un pied au paradis nous replonge à nouveau dans le sud des Etats-Unis comme les précédents livres que je viens de lire, Donna Tartt Le petit copain et Pat Conroy Charleston Sud. Ici, nous sommes face à un auteur admirable qui tisse en cinq parties un chef d’œuvre de roman noir.

Cinq personnages, cinq narrateurs, qui à tour de rôle vont nous faire vivre un évènement en apparence anodin, la disparition d’un jeune homme, soldat décoré pour bravoure à la guerre de Corée.

La première rencontre avec Holland Winchester, le soldat, on la vit à travers les yeux fatigués du shériff du conté. Appelé par son adjoint dans un bar où une bagarre a eu lieu, un homme seul est responsable des dégâts dans le bar. Holland Winchester est un sanguin, violent, bagarreur, qui exhibe une poignée d’oreilles Coréennes, semblables à des figues sèches. Le shériff Alexander qui a déjà côtoyé des soldats de la trempe de Winchester, pendant la guerre de 39-45, lorsqu’il était dans le Pacifique, sera appelé quelques jours plus tard par la mère de Holland. Ce dernier a disparu, et son pick up est toujours dans la cour devant la maison. La mère a entendu des coups de feu tirés chez son voisin et redoute le pire.

Pour ne rien dévoiler sur ce livre qui est exceptionnel, je vais m’arrêter là.

Parlons tout de même du style de cet auteur, Ron Rash, également enseignant en littérature dans une université américaine. Avec ce portrait de cinq narrateurs, il parvient à émouvoir profondément le lecteur. On a le temps de s’attacher à chaque personnage car chaque partie dure en moyenne entre 50 et 100 pages. Nous sommes en continu avec le personnage, et ses sentiments. Nous vivons sur ses terres, nous labourons ses champs. Nous nous allongeons dans son lit, auprès de sa femme. L’écriture de Ron Rash est si belle que nous sommes happés.

Petit à petit, le lecteur découvre la vérité avec cette succession de différents points de vue. Nous sommes privilégiés. C’est un honneur qui nous est fait je trouve. Le texte est vivant, des fautes de français (ou plutôt d’anglais) pimentent le texte montrant que nous sommes dans le langage oral, dans les pensées, on écrit comme on parle.

J’ai eu beaucoup d’émotions en lisant ce livre car de nombreux passages me faisaient penser à ma vie et aux sentiments que j’éprouve pour ma femme le soir dans le lit, lorsque nos cœurs ne font qu’un. Le livre est une succession de passages magnifiques sur la vie, l’amour, nos racines, l’attachement à la famille. Ce livre est un roman noir et s’attarde sur des descriptions des lieux et la nature pour faire comprendre combien l’homme est petit face à ça.

Dans le roman de Ron Rash ce qu’on retrouve également c’est l’avenir. Le futur des gens qui habitent dans cette vallée est condamnée car une compagnie d’électricité va créer un barrage et la vallée sera noyée. Toute trace des gens ayant vécu et perdu la vie disparaitra dans la profondeur. Ce grand moment arrivera vers la fin du livre, avec les quatrièmes et cinquièmes narrateurs qui seront plus court que les précédents. La conclusion de ce roman est aussi belle qu’on pouvait espérer. Un livre admirable.

Un vrai coup de cœur.

 

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